• Sécurité ou handicapés, faut-il choisir...???

     Dans un musée, il est quelques moments forts, dramatiques, haletants. Presque intéressants. Difficilement concevable, celui de la visite de la commission de sécurité est l’un de ceux-là.

    Très irrégulièrement dans le temps, un pompier, un policier, un z’élu, un mec de la Préfecture aussi ampoulé qu’encravaté, un représentant des Services techniques affublés de ses suivants débarquent avec des cahiers sur lesquels il faudra cocher des cases. L’addition des croix et des ronds permettra d’attribuer ou non un avis favorable dont le Maire ne tiendra de toutes façons pas compte.

    Ce jour-là, pas de chance pour nous : fait presque aussi rare que la visite de la Commission de Sécurité, nous avions des visiteurs. Un groupe exclusivement composé de grabataires, parkinsoniens et autres shakers appareillés sur pattes rabougries. De quoi songer sérieusement à installer une antenne médicale de campagne dans la cour du musée.

    Après les salutations de faux usage entre les membres de la commission, plus personne ne se souvenait des basses qualités des uns et des autres car, comme chez le proctologue, on n’y fait pas attention et on attend que ça  passe. La visite de la Commission débuta aussi poliment que silencieusement. Sauf pour un. Alerte comme une fouine cocaïnomane, le chef des pompiers enclencha son regard fureteur de James Bond trahissant qu’il piaffait d’entrer en action. Il prit possession des lieux tel un chien renifleur à la recherche de victimes après un séisme. Sauf que le musée était encore debout si l’on exceptait les croulants qui, au bout d’une demi-heure, entamaient déjà la troisième marche de l’escalier.

    De suite, le pompier releva malignement, à l’image du personnage campé par Daniel Prévost dans le Dîner de Cons, les imperfections et irrégularités en y puisant un flot de satisfactions personnelles jubilatoires. Sa jouissance était amplifiée par les mouvements de tête approbatifs et mécaniques du gars de la Préfecture que la nature avait oublié en lui donnant le regard du personnage de Jacques Villeret (même film), le talent comique en moins. A mon tour je me faisais un plaisir de lui faire remarquer que ses observations relevaient d’aménagements réalisés trois ans auparavant juste après sa dernière visite et lui montrais son dernier rapport. Peu lui importait, le plaisir du pompier intransigeant ne devait pas être polluer par un emmerdeur contradictoire qui défaisait ce qui avait déjà été préconisé et qui avait requis la dilapidation de l’argent public.

    Mais la visite de la commission connait toujours un sommet. Un pic d’émotions. Cette troupe de galonnés se retrouvait vite en manque de pimpon. Il leur fallait leur dose d’alarme pour qu’ils se sentent mieux. Le pompier, toujours lui mais avec le soutien du policier, demanda à entendre la sonnerie d’alarme au feu. Quatre-vingt décibels giclant entre les murs d’une bâtisse séculaire et accessoirement dans les feuilles de mes vieillards handicapés, ça fait très mal, mais il fallait vite un pimpon, une sirène, une alarme, une dose d’adrénaline. Bien qu’il existait un signal lumineux notifiant le déclenchement silencieux de l’alarme, la cohorte de la commission insista pour entendre le pimpon à la manière d’enfants exigeant fiévreusement la dernière création anti-artistique de la daube adolescente star-académicienne.

    J’essayais de maintenir ma position pour épargner une alarme agressive à mon groupe d’handicapés essoufflés. En vain, je demandais donc à deux agents de prévenir les responsables valides du groupe du branle-bas sonore martial qui allait être déchaîné volontairement.

    Tout excité, le pompier arracha une feuille de papier et dégaina un briquet. L’alarme, vérifiée deux jours avant par l’installateur lors d’un contrôle routinier, se déclencha sèchement. Satisfait, le pompier cocha vite la case pour se languir dans une pose voluptueuse à l’écoute de ce qui était pour lui une symphonie mélodieuse. Un brouhaha éléphantesque et des cris de panique perturbèrent son extase. Le groupe dévalait l’escalier. Un des membres chuta, un autre eut un vrai malaise de panique et dut être porté dans les bras d’un accompagnateur. Pas assez pour entamer définitivement la béatitude religieuse du pompier pour qui ce bordel prouvait que l’alarme fonctionnait bien et tenait son rôle. Tout de même un peu vexé après que je lui eu dit, « avec retenue » (comme dit notre Président aux Chinois), mes méditations spontanées à l’égard de ses méthodes, le pompier se ravisa en réenclenchant son œil fouineur pour déterrer une irrégularité omise qui lui permettrait de se venger de ces handicapés briseurs de magnificence musicale et perturbateurs de sa petite jouissance.

    Quelques semaines plus tard, le rapport préconisait la fermeture du musée. Comme prévu, le Maire s’en foutait. Pour le coup, un z’élu, quel qu’il soit, a parfois de bonnes décisions. Mêmes si elles sont involontaires.


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