• L’habilitation Electricité

      Le concours des Services techniques dans une collectivité laisse toujours une impression mitigée et, après avoir vu l'efficacité et la resplendissance des techniciens lors d'une intervention chirurgicale de terrain, on ne sait plus quoi penser.

    Un matin, soudainement, sans prévenir, un moment de panique n'épargna pas l'équipe fortement hétérogène (dans sa composition humaine et ses compétences) du musée après que celle-ci eut collégialement constaté les défauts des outils qu'offre la modernité : l'ampoule du hall d'accueil était décédée. Stupeur générale. Le soulèvement des masses laborieuses pointait face à l'usure et la destruction de l'outil de travail qui donnaient opportunément un argument supplémentaire pour ne pas bosser ou en foutre le moins.

    Cet évènement, avec assurance et sans prendre les paris tant j'étais certain de gagner, allait constituer le fait traumatisant de la journée. J'espérais que les séquelles ne resteraient pas gravées trop longtemps dans les âmes déjà torturées des agents.

    Sans l'espérer, une initiative fut prise spontanément par la Perle de l'équipe. Toutefois, comme tout régime administratif dictatorial, la Perle eut besoin de la validation de son chef de service. Manque de chance, c'était moi. Mais, pour une fois, j'existais, je sentais que des yeux humides délicatement posés sur ma personne trahissaient une attente à mon égard. La Perle soumît sa proposition :
    - « Et si on appelait les services techniques pour changer l'ampoule !?! »

    La phrase à peine terminée, la Perle, convaincue de la pertinence de son idée, se balança sur elle-même comme une enfant attendant un bon-point arrachée dans une plaquette de chocolat au lait. La récompense ne vint pas immédiatement. Je me lançais :

    - « Mais, nous pouvons la changer nous-mêmes cette ampoule ! » osais-je dans un moment d'égarement. Pour le coup, je tenais effrontément parfaitement mon rôle de rabat-joie.
    - « Bin, vous avez pas l'droit ! Y faut l'habilitation Electricité ! » tempêta la Perle.

    Outrée, la Perle avait fait mouche. Elle le savait. Les autres hochèrent la tête en silence et en cœur pour approuver la flèche qui m'avait été décochée.

    Pour changer une ampoule, il faut être habilité. Surtout ne pas chercher à comprendre cette tradition. Est-ce fait pour partager le travail ? Est-ce un héritage de la France de la Libération où chacun dans les usines contribuait à reconstruire le pays en respectant les mêmes gestes répétées à l'infini sans empiéter sur le territoire du voisin ? Surtout ne pas chercher à comprendre que j'vous dis !!!!

    Pendant ce temps-là, l'abat-jour du hall restait orphelin et chaque agent était résigné à porter le deuil de la petite ampoule « qui avait tenu plus que l'ancienne » selon les commentaires émérites des agents les plus expérimentés dans l'observation des mouches au plafond.

    Durant l'après-midi, surpris par la célérité de l'exécution de la demande (soit cinq heures plus tard), une patrouille composée de deux voitures respectivement remplies par un agent « saloppetté », déboulèrent au musée. Pas en trombe. Mollement. Doucement. Mais sûrement. La rapidité de l'intervention avait été assurée par l'auteur de la demande, un agent du musée. Je compris que la communication était beaucoup plus efficace entre agents, surtout lorsqu'ils s'étaient côtoyés auparavant avant que l'un des deux ne se fasse jeter du service pour incompétence ou tout autre motif qui laisse tout aussi froid dans la Fonction Publique Territoriale. Il faut dire que l'exercice de la communication entre agents était aussi quotidien : les pétitions étaient les premiers motifs de discussion (après les dents du petit et tout ce qui se raccrochait aux nouveaux gluants fraîchement dépotés).

    Les deux agents des Services techniques débarquaient au ralenti de leurs Kangoos défoncées tels des soldats américains sautant de leur hélicoptère allant napalmiser un village de Rouges. Une scène commune dans les films américains. Ne manquait que Wagner en fond sonore. Les agents des Services techniques galvanisaient ainsi leur fierté et réchauffaient leur amour-propre grâce à ceux du musée qui se disposèrent spontanément en rang d'honneur pour exalter l'ardeur des deux laborieux, venant changer une ampoule, rappelons-le.

    - « Pourquoi êtes-vous DEUX pour changer UNE ampoule ? » osai-je sans pouvoir me contenir tant la question inondait ma bouche.
    - « C'est le règlement ! ». La réponse tomba sèchement comme la lame d'une guillotine.
    - « Excuse-le, il est nouveau » tempéra immédiatement une des agents du musée à l'encontre de son collègue électricien et qui ainsi vola à mon secours devant la raideur administrativo-syndicale de son confrère des très prestigieux Services techniques.

    Pendant l'exécution des travaux, l'un des agents escalada au péril de sa vie les 10 marches de l'escabeau pendant que son suivant s'entretenait avec ses collègues du musée, commentant silencieusement tous les gestes de son chef. Toutes se pâmaient pour le héros alpiniste d'escabeau au sommet de l'élévation en aluminium haute de 2 m.

    Cette histoire d'habilitation est gravée dans mon bulbe cérébrale pourtant rabougri par ces années de Fonction Publique. Malgré tout, je n'ai jamais réussi à éclaircir l'affaire. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Comme un tabou, même la Direction Générale n'a jamais osé se prononcer sur ce sujet semblant craindre des révélations pouvant mettre en péril un monde parallèle. Je me pose toujours les mêmes questions.
    - Qui protège qui dans cette histoire d'habilitation Electricité ?
    - Et surtout, qu'est-ce que réellement l'habilitation Electricité ? Un code, un Graal qui permet d'entrer dans la confrérie des agents de la Fonction Publique et d'être reconnu et accepté ?



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  • Commentaires

    1
    Lundi 25 Août 2008 à 00:17
    très amusant ton blog. Ton article me rappelle une anecdote quand je travaillais comme contractuelle (houuu la bizarre) au centre d'aide sociale de ma ville. Il gelait à -15° depuis plusieurs jours et tous les jours on se cassait la figure sur les marches parce que les services techniques n'avaient pas salé. Quand ils sont finalement venus (je présume que grand chef devait être présent ce jour là), ils étaient 5 agents, tous munis d'une pelle. Le camion a déversé un tas de sel devant la grille qu'un agent s'est amusé à répartir harmonieusement. Mais en partie seulement. Faudrait voir à pas trop se fatiguer tout de même. Bref ils sont repartis au bout d'une heure en laissant une jolie pyramide de sel devant la grille.
    2
    E
    Jeudi 25 Septembre 2008 à 11:12
    si si c'est vrai l'habilitation!
    ça existe aussi dans d'autres fonctions publiques...
    peut être dans les entreprises?
    il y a plusieurs niveaux d'habilitation, qui sont décernés lorsque l'agent a reçu la formation idoine; il en existe aussi pour les travaux en hauteur, etc... c'est pour la sécurité.
    pour ma part, lorsque j'étais en poste logistique, ça m'a jamais gênée pour aller remettre le disjoncteur dans l'armoire électrique...
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